BD / Comics

2025, l'année où la BD française a failli vaciller

On se souvient des années Pilote, on se souvient du boom manga des années 2000, on se souvient même de la décennie post-Persepolis où la BD adulte est devenue chic. Eh ben 2025, on s'en souviendra aussi. Pour les mauvaises raisons. Livres Hebdo l'a qualifiée d'« éprouvante » dans un de ses bilans de fin d'année, et le mot est plutôt poli. Plusieurs maisons ont vacillé, certaines ont vacillé deux fois, et le manga, lui, a connu sa première vraie crise de croissance depuis dix ans.

Six mois plus tard, on commence à voir où va le bateau. Pas sûr qu'on aime tous la trajectoire, mais au moins on a une carte.

Un effondrement annoncé mais brutal

Le ralentissement, franchement, on le voyait venir. Le marché BD/manga avait été dopé pendant la pandémie par le pass culture, les nouveaux lecteurs, les confinements qui poussent à acheter du papier. Quand la perfusion s'est arrêtée, on s'attendait à un retour à la normale. Ce qu'on a eu, c'est une chute plus violente.

Petit à Petit, qui édite notamment les célèbres adaptations BD de classiques (Zola, Hugo, mais aussi des trucs comme la BD du rap), s'est retrouvé en redressement judiciaire en cours d'année. Pas une petite alerte de trésorerie, un vrai redressement. La maison continue à fonctionner mais elle a sué sang et eau. Et ça, c'est l'histoire d'un éditeur qui avait pourtant trouvé une niche solide, des best-sellers réguliers, un catalogue lisible. Quand ce profil dégoupille, c'est mauvais signe pour tout le monde.

Plus surprenant : L'Association, le mastodonte indé, celui qui a publié Persepolis, David B., Sfar, Trondheim, a lancé un appel à l'aide. Çà et là, l'éditeur de Lambé, Krug, Mauret, en a fait autant. Deux maisons de référence absolue de la BD indé française qui demandent un coup de main, c'est presque inédit dans cette intensité.

L'indé en première ligne

Pour le coup, ce n'est pas étonnant que ce soient les indé qui trinquent en premier. Leur modèle économique tient sur des tirages modestes, des marges fines, et une fidélité de lectorat qui se renouvelle lentement. Si la librairie indépendante (qui est leur premier canal de vente) souffre, eux ils tombent vite.

Et la librairie indépendante a effectivement morflé. Hausse des charges, des loyers, baisse du nombre de lecteurs réguliers, concurrence brutale d'Amazon sur le neuf et de plateformes type Vinted sur l'occasion. Plusieurs petites enseignes ont fermé, d'autres ont réduit leur rayon BD. Quand un libraire indé décide de tenir moins de références indé, les premiers à dégager sont les éditeurs qui ne sont ni Dargaud, ni Glénat, ni Casterman. C'est mécanique, c'est triste, c'est comme ça.

Bref, L'Association et Çà et là ne sont sûrement pas les seuls à ramer. On a juste eu l'honnêteté de leur communication. Combien d'autres tiennent en serrant les dents ?

Le manga, fin d'une décennie de croissance ?

Sur le segment manga, c'est un autre genre de mauvaise nouvelle. Pas une faillite spectaculaire, mais une décrue continue qui finit par tirer le moral. Selon les chiffres GfK relayés en début 2026, le marché manga en France a perdu autour de 15 % en valeur sur 2025. C'est la première année rouge depuis longtemps.

Plusieurs explications se cumulent. D'abord les nouvelles sorties phares ont moins percé : pas d'équivalent Chainsaw Man ou Jujutsu Kaisen pour réveiller les rayons. Ensuite, les anciens hits arrivent en bout de course (One Piece n'a pas fini, mais le rythme est étrange). Et surtout, beaucoup de jeunes lecteurs sont passés au manga numérique, lu en simulcast sur des plateformes type Mangaplus ou directement sur scan, en se moquant complètement de la chaîne d'édition française.

Le marché reste énorme en volume, le manga reste de très loin le premier moteur du secteur. Mais l'idée que cette croissance était infinie, elle, a vécu.

Ce qui tient encore debout

Au milieu de ce tableau pas glorieux, il y a quand même des poches d'enthousiasme. Et c'est presque toujours là où on ne pousse pas le moteur à fond.

Les petits éditeurs très spécialisés, ceux qui n'ont jamais vendu massivement, s'en tirent souvent mieux que les indé de taille moyenne. Misma, Atrabile, Cornélius, ces structures qui assument leur tirage limité et leur public restreint encaissent moins bien le choc parce qu'elles ne sont pas dépendantes du grand public. C'est paradoxal mais logique.

Côté grand public, les éditeurs majeurs (Dargaud, Glénat, Casterman, Delcourt) ont tiré la couverture à eux avec des stratégies de blockbusters réfléchies. La saga Thorgal continue de générer du chiffre, XIII non plus ne se renouvelle pas tant que ça mais les fans achètent. On a aussi vu sortir des choses ambitieuses : les nouveaux Bilal, les dernières Sattouf, les revivals que personne n'avait demandé mais qui marchent quand même. C'est pas la révolution mais ça paie les factures.

Et il y a Ram V. Le scénariste indo-britannique, devenu un des noms les plus courus du comics américain, lance à l'automne 2026 chez Image une série inédite, Deicidium. Le pitch reste flou mais l'attente est dingue. C'est exactement le genre de signal que le secteur regarde de près : un auteur capable de réveiller le marché par la seule force de son nom. Quand on en est là, c'est qu'on a besoin de héros.

Le côté festival : ça tient

Un point qui ne baisse pas la tête en 2025-2026, c'est l'écosystème festival. Angoulême a continué sa belle prog, Quai des Bulles a fait un bon cru, Lyon BD aussi. Les festivals régionaux plus petits (Cherbourg, Colomiers, Saint-Malo) tiennent leurs publics. C'est probablement une partie de la solution : si l'achat en librairie se contracte, la rencontre directe auteur-lecteur reste un mode de vente plus résistant. Plusieurs éditeurs indé tirent maintenant 30 à 40 % de leur chiffre sur les festivals. C'est un déplacement structurel.

Et il y a les libraires-éditeurs, format hybride qui se développe. Une librairie qui devient elle-même éditrice de quelques titres par an, ça permet une marge meilleure et un lien direct au lecteur. C'est artisanal, ça ne sauvera pas le marché global, mais ça crée des bulles de respiration locale.

Et nous, on lit quoi ?

Perso, ce qui m'a tenu en 2025-début 2026, c'est presque exclusivement des trucs de second rayon. Le Lambé de chez Çà et là (justement). Les chroniques bouddhistes par Vanyda. Le dernier Bourhis, qui sait toujours pas ce qu'il fait mais le fait bien. Côté comics, je me suis remis à lire Saga (oui, Saga existe encore, oui, on est arrivés à un tome qui rend Brian K. Vaughan tout fier). Côté manga, j'ai lâché 80 % des shōnen en cours et je me concentre sur les seinen, parce que la fatigue.

Ce qui ressort de tout ça, c'est que la BD ne meurt pas. Elle se réorganise, péniblement, en perdant des structures qui méritaient mieux et en obligeant les autres à se réinventer. Le boom des années 2010-2020, lui, est derrière nous. Il faudra faire avec.

Et il faudra surtout que les lecteurs (nous, donc) achètent. En librairie, pas chez le géant américain. Ça paraît évident, ça l'est plus que jamais.

Antoine Delacroix

BD, comics, manga

Lecteur compulsif de BD adulte depuis la fin du collège, libraire à mi-temps dans le 11e. Aime autant Bilal qu'un petit indé qu'on lui passe en cachette. Tient un compte Letterboxd plus actif que ses comptes en banque.