Quand Jean Giraud, dit Moebius, est mort en mars 2012, on a tous eu cette pensée un peu lâche : ça va être quoi, la BD SF française sans lui. Le mec avait défini le genre pendant quarante ans. Le Garage hermétique, Arzach, le cycle d'Edena, John Difool avec Jodorowsky, les couvertures de Métal Hurlant période 1975-1987, c'était son terrain de jeu, et personne ne semblait pouvoir prendre la suite. Schuiten et Peeters faisaient autre chose. Bilal aussi. Tardi aussi. La SF française dépendait beaucoup de Moebius, et Moebius était mort.
Treize ans plus tard, le pessimisme de cette pensée a été démenti, et plutôt bien démenti. La BD SF française n'a pas disparu, elle s'est même mise à respirer dans plusieurs directions en parallèle. Pas un seul successeur évident, plutôt une carte de famille avec quatre ou cinq auteurs qui tirent chacun un fil distinct de l'héritage. Et fait notable, Métal Hurlant a été relancé par Les Humanoïdes Associés en 2021 sous forme trimestrielle, avec une rédaction qui assume la continuité. Personne ne s'en plaint.
Mathieu Bablet, la filiation la plus directe
Si on doit citer un seul nom, c'est Mathieu Bablet. C'est aujourd'hui l'héritier le plus revendiqué du worldbuilding moebien, et lui-même ne s'en cache pas. Shangri-La en 2016, chez Ankama, c'était déjà un manifeste : 220 pages d'anticipation politique dans une station orbitale, dialogues économes, planches denses, palette acidulée mais retenue, voyage long sans pirouettes scénaristiques. Le genre de BD qu'on relit, et qui gagne à chaque relecture.
Carbone & Silicium en 2020 a confirmé. Quatre cents pages sur deux androïdes qui traversent trois siècles d'effondrement écologique. Bablet y signe sa propre couleur, encre le moindre détail des décors, et travaille le temps long comme Moebius le faisait dans Edena. Le livre a fait quasiment 200 000 exemplaires, ce qui est énorme pour de la BD SF adulte en France. Il a aussi reçu le prix Landerneau BD 2020 et est devenu la BD la plus commentée du semestre dans la presse mainstream.
Bablet ne refait pas du Moebius. Son trait est plus marqué, ses ambiances plus saturées, son écriture plus politique. Mais il partage la philosophie de fond : prendre le temps, faire confiance à l'image, laisser le lecteur respirer dans les cases. C'est exactement ce que Moebius enseignait sans jamais le formuler.
Vincent Perriot, le filiation graphique
Vincent Perriot joue dans une autre cour, plus visuelle. Son Negalyod, sorti en 2018 chez Casterman, est probablement le livre de la décennie le plus directement influencé par Moebius sur le plan du dessin pur. Paysages désertiques, dinosaures-machines, héros silencieux, vol planant : si on n'avait pas le crédit, on jurerait que c'est un inédit de Moebius retrouvé dans un tiroir.
Sauf que ce n'est pas du pastiche. Perriot a digéré la leçon et en fait quelque chose de neuf. Son trait est plus fluide, sa colorimétrie plus douce, son rapport à la narration moins fragmenté. Le tome 2, Negalyod : Le Dernier Voyageur, sorti en 2023, étend l'univers vers quelque chose de plus mélancolique. C'est un objet curieux : à la fois hommage assumé et œuvre personnelle.
Perriot a aussi bossé en animation, notamment sur des courts en 2D classique. On sent dans ses planches une science du mouvement qui vient de là. Pas étonnant que les éditeurs étrangers se l'arrachent : Negalyod a été traduit en huit langues à ce jour.
Jérémy Perrodeau, la filiation contemplative
À côté de ces deux poids lourds, Jérémy Perrodeau tire un fil plus discret et plus arty. Ses livres chez 2024 Éditions (oui c'est le nom de la maison d'édition strasbourgeoise, fondée en 2014, rien à voir avec l'année) sont des objets longs, silencieux, peints en aplats avec une palette numérique très précise.
Crépuscule en 2017 racontait l'errance de gardiens sur une planète parc national. Les Lents en 2024 prolonge ce travail vers quelque chose de plus métaphysique, sur un peuple qui décide collectivement de ralentir face à l'accélération du monde. Perrodeau écrit peu, dessine beaucoup, et fait confiance au silence d'une manière qui rappelle directement Arzach.
C'est probablement l'auteur le plus exigeant des quatre. On ne lit pas un Perrodeau pour la narration vive, on le lit pour le voyage. Le public est plus petit que celui de Bablet, mais la fidélité de ce public est solide, et la presse spécialisée (du9, Le Monde Diplomatique) le suit avec une vraie attention. Pour qui aime Edena et le Major Fatal, c'est un territoire à explorer absolument.
Run et la filière populaire chez Ankama
Quatrième fil, et pas le moins intéressant : Run, vrai prénom Olivier Vatine, fondateur du label Doggybags chez Ankama Éditions. Doggybags, c'est une collection d'anthologies SF, horreur, polar, où des auteurs très divers ont l'occasion de publier des histoires courtes dans des codes pulp assumés. Le projet existe depuis 2012, en gros pile poil quand Moebius mourait, et c'est un héritage moins discuté mais essentiel.
Pourquoi essentiel ? Parce que la BD SF française avait perdu son terrain de jeu pour formats courts depuis la disparition du Métal Hurlant historique en 1987. Doggybags a recréé un lieu où on peut publier 20 ou 30 pages de SF sans avoir besoin d'un éditeur pour un album complet. Des auteurs comme Brüno, Aurélien Ducoudray, Mat Janning, ou plus récemment Singelin et Élodie Shanta sont passés par Doggybags pour essayer des choses.
Run lui-même dessine moins, mais il a structuré une scène. Et quand Métal Hurlant nouvelle formule est relancé en 2021, c'est exactement le même esprit qui reprend : histoires courtes, auteurs variés, place laissée à la SF qui ose. Sans Doggybags, on n'aurait probablement pas eu la base de lecteurs prête à accueillir un Métal relancé.
Et ailleurs autour de la table
D'autres noms méritent d'être mentionnés sans qu'on ait la place de les détailler ici. Stan et Vince et leur série Crusaders aux Humanoïdes (action SF assumée). Le duo Brrémaud-Bertolucci sur Love (sans paroles, anthropomorphe, très moebien dans le rapport au paysage). Manon Debaye et son trait singulier vu chez Sarbacane. Brecht Evens, qui est belge mais qu'on prend, parce que sa Cité des Belges 2024 propose un onirisme SF qu'on rattacherait sans peine à la généalogie.
Mention spéciale pour le retour d'Alexandro Jodorowsky avec Final Incal revisité en 2022. Pas un héritier, lui, c'est l'autre moitié du tandem original. Mais son retour rappelle aux jeunes auteurs que la BD SF française, c'était d'abord une mécanique scénaristique radicale, pas juste un trait. Bon à savoir avant d'enchaîner les hommages purement visuels.
L'écosystème suit, lentement
Côté éditeurs, la scène SF a profité du retour d'intérêt. Les Humanoïdes Associés tournent à nouveau, Ankama tient bon malgré les remous économiques du secteur, 2024 Éditions publie des objets ambitieux qu'on lit dans les écoles d'art. Casterman et Glénat publient régulièrement de la SF longue. Atrabile en Suisse pousse les propositions plus arty.
La presse spécialisée suit aussi. du9 reste la référence critique pour la BD ambitieuse, ActuaBD maintient son travail de couverture, Livres Hebdo consacre régulièrement des dossiers au genre. Pas la masse de couverture qu'on a pour le manga, mais assez pour faire vivre une scène.
Bref, treize ans après la mort de Moebius, sa filiation tient. Pas par un dauphin unique, mais par une dispersion d'auteurs qui ont compris l'essentiel : le silence, le voyage, la confiance accordée à l'image. Le reste suivra. Eh ben franchement, ce n'est pas si mal.