On a longtemps raconté l'animation française par le manque. Manque de moyens, manque de tradition, manque de visibilité face aux Pixar du moment et face au rouleau compresseur japonais. Le cliché a tenu vingt ans, repris paresseusement dans la presse généraliste à chaque sortie d'un Ocelot ou d'un Chomet, comme si Kirikou avait été un miracle isolé. Le truc, c'est que ce récit n'est plus à jour depuis longtemps. La France produit aujourd'hui plus de longs-métrages d'animation par an que jamais, exporte mieux que jamais, et ses créateurs raflent les prix à Annecy, à Berlin, à Cannes et aux Oscars depuis bientôt une décennie.
Les chiffres du CNC sont d'ailleurs sans ambiguïté : entre 2020 et 2025, la production française d'animation a pris environ 35 %, portée à la fois par les studios historiques et par une vague de jeunes réalisateurs qui ont leur propre langage. La France n'est plus un outsider mignon, c'est devenu le second pays exportateur mondial d'animation derrière le Japon. Comment on en est arrivé là, en partant d'une situation qui semblait perdue dans les années 90, c'est l'histoire qu'on regarde ici.
Une école qui a fini par payer
L'animation française moderne ne s'est pas inventée toute seule. Elle vient d'une politique culturelle très têtue, qui a misé sur la formation depuis les années 80, en gros à un moment où ça paraissait délirant de le faire. Les Gobelins, La Poudrière, l'EMCA à Angoulême, Supinfocom à Valenciennes : quatre écoles publiques ou para-publiques, financées en partie par l'État, qui forment depuis quarante ans des animateurs solides à des coûts dérisoires comparés aux équivalents américains.
L'argument valait peu en 1990, quand l'animation française pleurait à voir Disney sortir Le Roi Lion et empocher l'intégralité du jeune public mondial. Il vaut beaucoup aujourd'hui : ces écoles ont formé deux générations de chefs d'équipe, qui sont aujourd'hui en poste partout. Sur Spider-Man Across the Spider-Verse, le director of animation est passé par Les Gobelins. Sur Arcane (Netflix, par le studio français Fortiche), la majorité des équipes vient des écoles françaises. Quand Disney signe un contrat de prestation à Paris, il signe avec des gens qui ont une école derrière eux.
Cette base industrielle, c'est ce qui permet aux projets d'auteur de tenir financièrement. Sans elle, on aurait sorti Linda veut du poulet et puis bonsoir. Avec elle, on a un écosystème complet.
La génération qui ne s'excuse plus
Il y a eu, jusqu'au milieu des années 2010, une sorte de complexe français sur l'animation pour adultes ou semi-adultes. On faisait des films pour gosses (Kirikou, Le Chat du rabbin, Ma vie de Courgette), et on faisait des films arty très signés mais confidentiels (Chomet, Folman, Ocelot période tardive). La frontière était nette, et la zone du milieu (le crossover ambitieux qui parle à un public large sans renier ses choix) restait vide.
Cette zone, elle est aujourd'hui pleine. Mars Express, le polar SF de Jérémie Périn sorti fin 2023, en est l'exemple parfait. Animation 2D classique, scénario noir adulte, esthétique cyberpunk qui n'a rien à envier à Ghost in the Shell, et un succès critique unanime à sa sortie, à Annecy puis à Sitges. Pas un film pour gosses, pas un film arty hermétique, juste un bon film d'animation. Périn vient de la série, il a fait Lastman pour Bobbypills, il sait écrire pour les adultes sans condescendre.
Linda veut du poulet ! de Chiara Malta et Sébastien Laudenbach, César du meilleur film d'animation 2024 et Cristal d'or à Annecy, c'est le même mouvement vu du côté de l'auteur, avec une économie de moyens revendiquée et une animation à l'encre directe qui assume tout. Et La Plus Précieuse des Marchandises de Michel Hazanavicius, adapté de Jean-Claude Grumberg, propose une œuvre sur la Shoah animée dans des choix esthétiques qui n'auraient pas été possibles sans la confiance gagnée par les générations précédentes.
Ces trois films n'ont rien en commun sur le plan visuel, et c'est ce qui rend la séquence intéressante. La nouvelle vague française ne pousse pas un style unique, elle pousse une variété de propositions qui coexistent.
Folimage, Xilam, Fortiche, TAT : la carte des studios qui comptent
Côté studios, la cartographie s'est complètement reconfigurée. Folimage à Bourg-lès-Valence reste la cathédrale du film d'auteur, avec La Poudrière en école attenante qui forme la génération suivante. C'est de là que sortent les Mia et le Migou, les Phantom Boy, et plus récemment Sirocco et le royaume des courants d'air.
Xilam Animation, coté en bourse, joue dans la cour des séries internationales (Oggy et les Cafards a tourné dans 200 pays) tout en produisant régulièrement du long-métrage d'auteur sous l'égide de Marc du Pontavice. Ils ont produit J'ai perdu mon corps de Jérémy Clapin, qui a fini nommé à l'Oscar 2020. Pas un mauvais retour sur investissement pour un studio « commercial ».
Fortiche, à Paris, est devenu en cinq ans le studio le plus recherché du monde pour la 3D semi-réaliste, propulsé par Arcane (Netflix). Riot Games leur a signé un deuxième chèque massif pour la suite. TAT Productions à Toulouse fait du long-métrage familial qui marche en salles (Pil, Argonauts). Bobbypills à Paris reste le repère de l'animation adulte stylée, avec une influence visuelle qui dépasse largement le studio lui-même.
Chacun a sa niche, chacun tourne. Aucun n'écrase les autres. C'est ce qui rend l'écosystème robuste : si l'un trébuche, les autres tiennent la baraque.
Annecy, la machine à révéler
On ne peut pas comprendre l'animation française sans parler du Festival international du film d'animation d'Annecy. C'est le plus grand festival mondial du secteur, et il est à Annecy depuis 1960. Soixante-cinq ans à concentrer le marché, les talents et la presse spécialisée sur une semaine de juin chaque année. À côté du festival, le MIFA (Marché international du film d'animation) est devenu le point de rencontre obligé des producteurs de Netflix, Cartoon Network, France Télévisions et des plateformes asiatiques.
Cette concentration géographique fait que les projets français sont les premiers à être vus, montrés, achetés. Un studio chinois ou coréen qui cherche une coprod long-métrage passe par Annecy avant même de regarder Los Angeles. Ça paraît anodin, c'est en réalité un avantage structurel énorme. Pas étonnant que tant de films français trouvent leurs financements internationaux : ils sont au bon endroit au bon moment chaque année.
Annecy a aussi un effet vitrine pour les jeunes diplômés. Les courts-métrages des Gobelins, de l'EMCA, de Supinfocom sont projetés chaque année dans des salles pleines, devant des recruteurs venus du monde entier. Carrément des carrières se lancent là, sur un court de cinq minutes vu par les bonnes personnes.
Ce qui s'annonce pour 2026-2027
L'horizon proche est chargé. Sylvain Chomet, après plus d'une décennie de silence, prépare une adaptation animée pour 2026 qui a beaucoup excité Annecy. Michel Ocelot continue son cycle conté, avec un projet annoncé sur les arts décoratifs persans. Du côté des plus jeunes, Jérémy Clapin travaille à son deuxième long depuis J'ai perdu mon corps, et le duo Malta-Laudenbach a annoncé un nouveau film à la suite de Linda veut du poulet.
Sur le terrain des séries, Fortiche enchaîne sur la saison 2 d'Arcane et a confirmé un projet original Netflix encore non titré. Bobbypills développe un long-métrage tiré de leur univers Lastman, ce qui ferait un objet curieux et désirable, tant la série a marqué un certain public. TAT Productions sort Argonauts 2 fin 2026.
Bref, on est entré dans une période où l'animation française n'est plus à promouvoir comme une cause, mais à regarder comme un objet vivant, varié et productif. Le complexe est mort, et personne ne va le pleurer.
Reste une question, qu'on entend déjà chez les producteurs : combien de temps cette dynamique tient sans que les budgets de soutien public ne soient revus à la baisse ? Le secteur reste fragile sur ses marges. Mais pour l'instant, ce n'est plus l'angle d'attaque. Pour l'instant, on regarde les films sortir, et on est plutôt contents de ce qu'on voit.