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Bluesky vs Threads, deux ans après le grand exode de X : qui a vraiment gagné quoi

Perso, j'ai fait mon dernier post sur X (anciennement Twitter, pour ceux qui auraient zappé) en novembre 2024, juste après l'élection américaine. La timeline était devenue irrespirable, l'algo poussait des trucs que je n'avais pas demandés, et la moitié de mes potes devs étaient déjà partis. J'ai migré sur Bluesky, gardé un pied chez Mastodon sans rien y poster, et boudé Threads par principe parce que Meta. Bref, j'ai fait comme à peu près tout le monde dans ma bulle.

Sauf que ma bulle, c'est pas l'internet. Et seize mois plus tard, en regardant les chiffres consolidés, le tableau est carrément moins net qu'on ne le racontait à l'époque. Bluesky a explosé, oui, mais Threads pèse dix fois plus en utilisateurs actifs. X continue d'exister malgré tout. Mastodon recule. Et la nouvelle frontière, c'est la fédération, dont presque personne ne parle. Petit point sur ce que sont devenues les fameuses « alternatives à Twitter », deux ans après le moment où on les annonçait toutes gagnantes.

Bluesky : la victoire qualitative, l'angoisse quantitative

Bluesky a passé les 35 millions d'utilisateurs en mars 2026, selon les chiffres officiels de la fondation. C'est huit fois plus qu'au moment de l'élection américaine, et la croissance ne ralentit pas autant qu'on l'attendait. La période octobre 2024 à février 2025 a vu un afflux massif, principalement de journalistes, d'artistes, de chercheurs, de la gauche démocrate américaine et de quasiment toute la presse française qui a fait sa migration en bloc.

Du point de vue de l'expérience, c'est aujourd'hui ce qui ressemble le plus à la timeline Twitter de 2013-2015 : posts texte courts, conversations qui s'enchaînent, blagues qui circulent, une vraie sociabilité retrouvée. Le truc qui fait le sel de Bluesky, c'est son système de feeds personnalisés qui te laisse construire ta propre timeline thématique, et la modération par labellisation communautaire (les fameux « labelers »), qui externalise une partie du boulot que d'autres plateformes gardent au chaud chez elles.

Côté tech, AT Protocol est intéressant. Il permet en théorie une portabilité des comptes vers d'autres serveurs, et tout le réseau est techniquement décentralisable même si dans les faits, 99,9 % des utilisateurs sont sur les serveurs maison. Pas encore un Fediverse à la Mastodon, mais une infra prête à le devenir si l'envie monte.

Le problème, parce qu'il y en a un, c'est l'angoisse quantitative. 35 millions d'utilisateurs, c'est dingue comparé au démarrage. Comparé à Threads (320M MAU revendiqués) ou X (encore officiellement au-dessus de 500M MAU), c'est pile poil le statut de plateforme niche. Et niche, pour les marques, ça veut dire pas de budget marketing, pas de partenariats. Bluesky n'a pas encore lancé de pub sur ses timelines, et c'est tant mieux pour nous, mais ça veut dire que la monétisation reste un point d'interrogation à moyen terme. La fondation vit pour l'instant sur l'investissement initial et sur quelques services premium discrets.

Threads : la masse, mais la masse de quoi

Threads, lancé par Meta en juillet 2023 dans la foulée des premiers ratages musko-twitter, a fait le chemin inverse de Bluesky : c'est un succès quantitatif massif (350M utilisateurs revendiqués, plus de 320M actifs mensuels selon les chiffres rapportés par The Verge en début d'année), mais un succès qualitatif qui peine à se cristalliser.

Concrètement, Threads est passé de « clone Twitter raté de Meta » à « machine à recommandation virale type For You de TikTok ». L'algo y est dingue, les posts arrivent à toi sans que tu n'aies suivi personne. Pour découvrir, c'est efficace. Pour avoir des conversations suivies, c'est moins fluide. Beaucoup d'utilisateurs s'y connectent comme on regarde un feed passif, sans vraiment poster. Le taux d'engagement par utilisateur est plus faible que sur Bluesky d'après les analyses qui circulent dans la presse spécialisée.

L'autre élément structurant de Threads, c'est sa décision d'avril 2024 d'activer l'intégration ActivityPub, donc le protocole de Mastodon. En théorie, un compte Threads peut être suivi depuis un compte Mastodon, et vice versa. En pratique, l'intégration est partielle, opt-in, et a démarré lentement. Mais c'est un signal fort : Meta n'exclut pas que le futur des réseaux sociaux soit fédéré, et préfère y être présent.

Pour qui ? Threads attire massivement des comptes de marques, de célébrités, et un public US généraliste qui n'a jamais été très Twitter. Le tech français, les journalistes, les gauchos, les artistes : ils n'y sont pas. C'est une autre planète sociale, malgré la proximité technique apparente.

Mastodon : le rêve fédéré qui n'a pas tenu

Le grand perdant de la séquence, c'est Mastodon. Le réseau avait connu son pic en novembre 2022, juste après le rachat de Twitter par Musk, avec une vague d'inscriptions qui avait fait monter le nombre d'utilisateurs actifs à 2,5M en janvier 2023. Trois ans plus tard, il est redescendu à moins d'un million d'actifs mensuels, et la communauté est devenue plus militante, plus geek, plus niche.

Le problème de Mastodon n'a jamais été technique : le Fediverse est techniquement supérieur à tout ce qui existe en termes de portabilité, de résistance à la modération arbitraire, de gouvernance. Le problème, c'était l'expérience utilisateur. Choisir un serveur à l'inscription, comprendre la nuance entre timeline locale et fédérée, gérer les blocages serveur-à-serveur : trop de friction pour le grand public.

Quand Bluesky a sorti une expérience presque identique à Twitter sans rien demander à l'utilisateur, le réflexe migration vers Mastodon s'est éteint. Eugen Rochko et la fondation continuent leur boulot, et le réseau reste pertinent pour les communautés ouf qui valorisent la décentralisation pour elle-même, mais le grand public est passé à autre chose. Pas mort, juste relégué à son rôle initial d'infra de niche.

X continue, paradoxalement

Petite vérité gênante : malgré l'exode revendiqué, X (anciennement Twitter) continue d'exister, et même de tourner. Les chiffres officiels parlent encore de 500M+ MAU, même si tout le monde s'accorde à les considérer comme gonflés. La plateforme a perdu massivement en couverture médiatique et en talent, mais elle a gardé ses utilisateurs casual, sa base sportive, sa base US politique de droite, et tout un écosystème de comptes monétisés qui n'ont pas migré.

Du point de vue d'un dev qui voit l'API, X reste un endroit très actif. Les volumes de posts n'ont pas vraiment baissé. Ce qui a changé, c'est la composition de l'audience, donc la qualité perçue. Les journalistes, devs, artistes et chercheurs qui faisaient le sel de Twitter ne sont plus là (ou plus actifs). Reste un réseau plus brut, plus algorithmique, plus monétisé, plus polarisé. Pour qui aimait la version 2014, c'est devenu illisible. Pour qui s'en moquait, c'est resté un usage quotidien.

Bref, où on en est

Carrément trois plateformes qui survivent en parallèle, avec des communautés qui ne se chevauchent presque pas. Bluesky pour les ex-Twittos qualitatifs, Threads pour la masse Instagram qui essaye un peu de texte, X pour les casuals et la droite américaine, Mastodon pour les vrais croyants du Fediverse. Aucune ne prend l'ascendant écrasant qu'avait Twitter à son apogée.

Le scénario qu'on n'a pas vu venir, c'est la fédération qui pourrait remettre tout le monde en relation à plus long terme. Threads parle déjà à Mastodon. Bluesky reste sur son propre protocole, mais les ponts AT-ActivityPub progressent, portés par des projets indé comme Bridgy Fed. D'ici 2027-2028, il est plausible qu'on puisse suivre un compte Threads depuis Bluesky sans bouger de feed. Ce serait le retour à un internet ouvert, deux décennies après qu'on ait collectivement abandonné l'idée.

D'ici là, perso, je reste sur Bluesky. C'est imparfait, c'est petit, c'est probablement vulnérable à long terme. Mais c'est le seul endroit où je retrouve mes potes devs, mes potes BD, et où je peux lire des fils de discussion sans me prendre dix posts sponsorisés dans la figure. Pour quelqu'un qui a connu la grande époque Twitter, c'est largement suffisant pour rester.

Sarah Mendel

Jeux vidéo, gaming

Dev front le jour, joueuse PC le soir, lectrice de jeux indé entre les deux. Tape sur Steam Deck dans le métro, possède trop de claviers mécaniques, défend Death Stranding contre vents et marées.